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Impressions du Bord du Monde

Mon approche personnelle des arts a toujours été rythmée par une pratique variée et complémentaire (musique, danse, cirque, théâtre). Elle répond à un besoin impérieux de ne pas laisser à l’intérieur des émotions, ressentis ou angoisses concernant mon rapport à la société. J’ai commencé à dessiner et graver il y a quatre ans. Dès que j’ai commencé, j’ai été pris par ce virus qui répond à plusieurs besoins en même temps : une stimulation intellectuelle à travers un procédé artisanal complexe présentant de nombreux défis techniques, un moyen d’expression artistique demandant patience et précision, permettant de libérer, apprivoiser une subjectivité. Le fait de travailler sur du temps long, sans impératif de performance, est particulièrement important pour moi. Il permet d’acter une rupture avec ce que Paul Virilio décrit comme la «société de la vitesse».

Mon médium de prédilection est la linogravure. Ayant commencé à dessiner et graver sensiblement au même moment, j’ai toujours eu l’habitude de penser mon illustration en termes de masses et en dessin en blanc sur noir. Le travail en masses me pousse à adopter une approche sculpturale du dessin, en posant la composition en premier puis en affinant les nuances, les détails, pour trouver les lignes en fin de recherche.

Autodidacte, j’ai décidé de choisir mes batailles plutôt que d’avancer sur tous les fronts en même temps : je veux dompter mes outils et ma technique pour permettre ensuite à l’esprit de dériver. Dans les débuts j’ai travaillé essentiellement à obtenir des aplats propres tout en conservant le maximum de détail, obtenir des impressions sans bavure ainsi que réussir à graver proprement mes motifs. J’ai ensuite orienté ma recherche vers le dessin figuratif, à étudier les matières académiques comme la perspective et le corps humain, mais aussi des ouvrages de référence sur la pratique de la bande dessinée. Je considère le fait de maîtriser ces domaines comme importants pour la façon dont je veux m’exprimer en gravure : savoir représenter le monde de manière réaliste, pour pouvoir y introduire de l’imaginaire, au compte goutte, et créer un décalage qui permet à l’esprit de se projeter et s’extraire du réel.

Je suis fasciné par la capacité de la planche de BD à introduire des changement de perspectives et des évolutions temporelles dans une œuvre sinon figée dans le temps. Je considère la bande dessinée comme le parent pauvre des «beaux arts», tout comme la gravure est le parent pauvre de la peinture. Je dois aimer les mal aimés. On trouve de nombreux exemples de pratique académique picturale dans des bandes dessinées, comme par exemple chez Enki Bilal. A l’in- verse, les codes de la planche de bande dessinée sont peu explorés au sein de l’œuvre unique. De plus, si l’on s’extrait du rapport à la productivité, il s’agit un sujet très en phase avec le graveur, créateur d’œuvre imprimée; certaines des grandes figures comme Lynn Ward ou Franz Mazereel ont été des précurseurs de la bande dessinée du XXème siècle, et avant eux les illustrateurs d’ouvrages religieux. Toutes ces approches sont des outils dans une besace qui me per- met d’aborder mon principal intérêt dans l’illustration : raconter une vision du monde. Je ressens souvent le besoin d’adosser mes illustrations à des textes de romans ou de poèmes, qui sont présentés en prolongement de l’image.

Mes sujets de prédilection s’axent autours d’un rapport difficile et contradictoire à l’époque, captivante par ailleurs : je fais partie d’une génération marquée par des questionnements existentiels tels que «comment survivre à la déshumanisation des échelles d’organisation de la société», «comment produire un environnement qui permettra l’existence d’une génération d’humains après nous», «comment produire des repères dans un monde qui évolue si vite et en pratiquant la doctrine de la terre brûlée». Et je crois que dans ce domaine la pratique artistique est particulièrement féconde en termes de possibilité d’évasion. L’artiste est souvent considéré comme un parasite et un rêveur déconnecté de la réalité. Il me semble pourtant que dans les périodes particulièrement troublées de l’histoire, l’art est toujours apparu comme indispensable pour faire face à un réel devenu par ailleurs invivable. Je crois en une utilité sociale de l’art.

SALON MULTIPLES

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